Le froid de Toril

 

Chapitre 1 : Tranches de vie

 

 

Dalsirrïn feinta. Son adversaire esquiva vivement d’un roulé-boulé pour contre-attaquer aussitôt. La jeune elfe se laissa alors tomber à terre pour éviter le coup. Elle commençait à s’épuiser. La femme en face d’elle était incroyablement douée.

L’épée siffla à son oreille. D’un mouvement qui commençait à trahir son épuisement, Dalsirrïn se mit hors de portée. Son adversaire était déjà sur elle. L’attaque partit. Dalsirrïn effectua une roulade de côté mais ses jambes la trahirent. Elle tomba sur le dos, lâcha son épée et vit la lame de son adversaire fondre vers elle.

La pointe s’arrêta à un pouce de sa gorge.

« Bien essayé, Dal ! Mais tu as encore perdu. Tu t’épuises beaucoup trop vite, il faut que tu essayes de garder des forces pour le moment où ton adversaire fatigue lui aussi. »

Dalsirrïn fixa Oragie Maindargent, son maître. Perdu ! Encore… Non ! Elle devait réussir ! Elle devait venger Kara ! Dalsirrïn revit l’image de sa sœur, si souriante… Qui pouvait l’avoir tuée ? Cela faisait maintenant deux mois qu’un voyageur avait retrouvé les restes de Kara et son ami Nirän dans la Grande Forêt. Ce ne pouvait être une bête sauvage, ils auraient su se défendre.

Oragie gardait toujours l’épée braquée sur son élève. Elle attendait une réaction, un commentaire.

Dalsirrïn la surprit. Effectuant une roulade, elle cueillit son épée au vol, plongea dans le dos de son mentor et, tordant le bras qui tenait l’épée, la désarma. Elle coinça le tranchant de son épée contre le cou de sa victime.

« Gagné ! » dit-elle avec un petit sourire moqueur. Et elle se dégagea.

Oragie lui rendit son sourire.

« Bien joué ! Tu as su prendre parti de mon inattention. Il ne faut jamais relâcher sa garde tant que le combat n’est pas terminé. Et moi, je me fais avoir comme une débutante ! Ca mérite un dîner, ça ! »

Les deux femmes sortirent de la pièce où elles s’étaient entraînées et rejoignirent Syluné absorbée dans la contemplation de Valombre. La silhouette translucide de la femme se découpait sur le ciel sombre du crépuscule. Bien que Syluné ne puisse pas véritablement manger, elles lui proposèrent de les accompagner jusqu’à l’auberge de Jhaele Grison, l’Auberge du Vieux Crâne. Elle accepta.

 

***

 

Duerlïn fixait les étoiles. Leur éclat le blessait toujours mais, peu à peu, il s’habituait.

Une légère brise soufflait sur les plateaux. La lune montait à l’horizon. Des nuages couraient dans le ciel, un orage approchait.

Duerlïn se leva et ramassa son sac. Il commença à descendre. Les lumières de Tyrluk se voyaient en contrebas, il y serait avant l’aube. Evidemment, un elfe noir comme lui n’y serait pas particulièrement bien accueilli.

Mais il devait essayer.

Pour son père.

 

***

 

Le faucon s’envola. Elthën le regarda partir. Les nouvelles n’étaient pas bonnes. Un groupe d’hobgobelins rodait dans les parages. En tant que druidesse, Elthën devait les chasser. La préservation du site qui lui avait été assignée était sa tâche principale. Le reste du temps, elle s’occupait de Kyamma, une sylvestre, et des autres animaux qui lui rendaient visite. Même ce vieux grincheux de Ghlok, ce blaireau mal luné, méritait son attention.

Elle ferma les yeux et se concentra. Elle sentit les transformations s’opérer. Elle releva les paupières. Sa vision du monde était maintenant brouillée, les ours n’avaient pas une bonne vue.

La bête se mit en route, de sa démarche balourde et dandinante.

Après son passage, on ne retrouva pas grand chose des hobgobelins.

 

***

 

« Amalor ! » cria une voix.

Ce dernier se retourna. Celui qui venait de l’appeler accourait. C’était Dorion, un petit homme de Dix Cités, son meilleur ami.

« Amalor ? Ne me dis pas que tu t’en vas ? » demanda Dorion en jetant un coup d’œil inquiet au paquetage qui encombrait le dos de son ami.

« Si… Je suis désolé, Dorion. Je sais que j’aurais du t’en p… »

« Je pars avec toi ! » l’interrompit le petit homme.

« Qu… Quoi ? Il n’en est pas question, Dorion ! Et ton frère ? Et puis, tu n’es pas préparé ! Je pars loin, tu sais ? »

« Peuh ! Ce sera toujours assez proche pour que je t’accompagne. Je m’équiperai en route. J’ai des amis un peu partout qui se feront un grand plaisir de m'aider. Et puis, mon frère, il est assez grand pour s’occuper de la boutique tout seul. Il a quand même 27 ans ! »

« Mais… » tenta Amalor.

« Taratata ! Pas la peine d’essayer de m’en empêcher, je te suivrai. Un point, c’est tout ! »

« D’accord, d’accord, ne te fâche pas ! Mais quand même… C’est pas sérieux… » capitula Amalor.

 

Et les deux amis se mirent en route.

« Où allons-nous ? » s’enquit Dorion, tout de même inquiet à l’idée de voyager longtemps. « On ne descend pas jusqu’à l’extrême sud de Toril, j’espère ? »

« Non ! Non, nous allons jusqu’à Luskan et nous embarquerons en direction d’Eau Profonde. Là, on verra. »

« Pouf ! Et bien moi, Eau Profonde, ça me suffit ! ! Mon Dieu, mon Dieu ! Est-ce que tu pourrais m’expliquer ce qui t’est passé par la tête ? Pourquoi nous allons là-bas ? » bougonna Dorion avec un demi-sourire.

« Non. »

« Comment ça, non ? »

« Je ne peux pas t’expliquer, c’est tout. Je… Je sais que je dois aller là-bas. Comme un pressentiment ! De plus, depuis que Lothunlar est mort, rien ne me rattachait ici… A part toi, évidemment ! » ajouta-t-il précipitamment sur un regard noir de son ami. « Lothunlar… Mon dieu, il ma manque tellement ! »

Il se tut un instant, plongé dans ses pensées.

« Avant… avant de mourir, il… il m’a dit que c’était au-delà d’Eau Profonde qu’il m’avait trouvé. »

« Ah oui, c’est vrai… » bégaya Dorion. Il n’était pas très doué pour des scènes comme celles-ci. « Il t’a trouvé à côté du corps de ton père. »

« Hmm… Près aussi d’une dizaine de Gobelins morts. Il m’avait sauvé… » Il prit une profonde inspiration et lâcha : « Ma mère s’appelait Tiriana. »

« Quoi ? Mais comment sais-tu cela ? » bredouilla Dorion, cette fois-ci sous le coup de la surprise.

« Lothunlar m’a révélé que mon père n’était pas encore mort lorsqu’il nous a trouvé. » sourit Amalor devant l’air effaré de son ami. « Il a prié Lothunlar de retrouver ma mère, Tiriana, qui se trouvait dans une ville du sud. Il a ajouté que c’était une elfe, mais ça, on le savait déjà, non ? » fit-il en désignant ses oreilles d’elfes qui faisait de lui un « hybride », comme on les appelait. Terme peu flatteur pour désigner des êtres aussi bons et raffinés que les demi-elfes.

« Et donc, tu as décidé de retrouver ta mère, » sourit Dorion.

« Et bien, oui, ça m’a effectivement traversé l’esprit, » admit Amalor, les yeux rieurs.

 

La journée commençait bien.

 

***

 

La forge était emplie du fracas assourdissant que produisait le choc métal contre métal. Le nain, son tablier en cuir bien ajusté lui ceinturant la taille, ajoutait la dernière touche à un dernier splendide marteau de guerre. Oh, bien sûr, pas aussi splendide et aussi grandiose que celui forgé par Bruenor Battlehammer, Aegis Fang, mais tout de même pas mal.

Norek saisit le manche. Il tenait bien en main. Fier de lui, Norek chercha un nom qui témoignerait de tout l’amour dont il avait usé pour construire son chef d’œuvre. Izaok. Oui, cela sonnait assez bien.

Norek saisit Izaok et sortit de la forge. Le magasin était désert. Où était encore passé cet abruti d’Urvanië ? Sûrement encore à courir les filles. Bon sang ! Il n’était pas payé pour ça. Ne tentant même pas de chercher son apprenti, Norek s’assit derrière le comptoir.

Le magasin marchait bien. L’Etincelle de Lune et Norek, qui en était le patron, était bien connu à Luskan. Tant pis pour Urvanië. Il finirait pas devoir chercher un autre travail s’il continuait comme ça. Norek n’aurait aucun mal à trouver un nouvel apprenti.

Le nain baissa les yeux sur son ouvrage.

Il resta longtemps à le contempler et ne vit pas Urvanië passer furtivement derrière lui pour rejoindre sa chambre en galante compagnie.

 

 

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